Bonjour Pierre-Henri, peux-tu te présenter rapidement?

Pierre Henri Chuet Conférencier

Je suis Pierre-Henri Chuet alias « Até », marié et père de trois enfants. J’ai la particularité d’avoir été pilote de chasse sur le porte-avions Charles de Gaulle où j’ai apponté plus de 200 fois. Durant ma carrière, j’ai effectué plus de 2500h de vol ce qui m’a amené à vivre de nombreuses situations critiques et d’urgence.  J’ai eu l’occasion de réaliser des meetings aériens devant plus de 100 000 personnes et de former de nombreux jeunes pilotes. À la suite d’un problème médical, j’ai mis ma carrière entre parenthèses en 2017 et ai décidé d’apporter mes compétences au service des entreprises à travers des conférences et des formations.

Peux-tu nous décrire la manière dont tu as vécu ce confinement ?

J’ai vécu une année 2019 très chargée au niveau professionnel avec de nombreux déplacements en Angleterre, aux États-Unis et surtout en France qui m’ont laissé très peu de repos et de moments passés en famille. C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai pu retrouver ma famille et passer beaucoup de temps avec eux. Cette période a été assez facile, croyez-moi. Ce confinement est bien plus agréable que les longs mois passés sur le porte-avion. Ce temps d’arrêt m’a permis aussi de remettre en question totalement mon business car les conférences et déplacements n’étaient plus possibles. J’ai donc lancé une chaine YouTube « “ATE” CHUET TOPGUN2SPEAKER » afin de faire découvrir de manière ludique le monde de l’aviation au grand public. Au-delà du plaisir de partager ma passion, cela a permis aux personnes de s’aérer, de s’inspirer et de sortir de ce quotidien un peu morose. J’en ai profité également pour développer des formations spécifiques en développement personnel à destination de tous types de publics.

Tu as souvent été confronté à des missions critiques et sous pression, laquelle pourrais-tu nous partager ?

Pierre Henri Chuet ConférencierLa mission que je souhaite partager s’est déroulée quand j’officiais sur le porte-avions Charles De Gaulle. J’étais parti en mission avec un autre pilote dont j’avais la responsabilité afin de réaliser différentes frappes aériennes sur des zones identifiées. La mission se déroulait parfaitement bien. Quand soudain, avant de retourner vers le porte-avions, une épaisse fumée s’est dégagée d’un village. Aucune frappe n’avait été programmé sur ce lieu précis et la panique a commencé à s’emparer du pilote dont j’avais la charge. En effet, à ce moment, il était persuadé d’avoir tué des innocents et que cette fumée provenait de l’une des frappes qu’il avait effectué. Piloter un avion comme le Rafale dans un état émotionnel de panique est une situation très dangereuse. Au vu de la difficulté de l’exercice et du niveau de concentration requis, le faire apponter sur un porte-avions dans cet état est impossible.

Qu’as-tu fait pour gérer cette situation de crise ?

Convaincu d’avoir potentiellement commis une très grave erreur ayant coûté la vie à des innocents, son état était émotionnellement complexe. Face à un choc émotionnel violent, il est important d’agir rapidement, tout en combattant notre instinct qui nous pousse à agir sans réflexion.

La première chose à faire est déjà d’analyser la situation. Dans le cas présent, après inspection, 3 points sont ressortis.

  • Premièrement, nous n’avions aucune information du commandement pour savoir si cette fumée était de notre ressort, son hypothèse était donc peu probable.
  • Deuxièmement, j’ai contrôlé mon propre état psychologique. Il est important de s’auto-analyser rapidement afin d’être aligné avec soi-même avant d’entrer en contact avec l’autre pilote. En effet, si je suis moi-même stressé et inquiet, l’autre pilote le sentira et cela pourrait aggraver son état. Tout allait bien de mon côté, j’étais dans un état émotionnel stable. De plus, nos radios et tous nos équipements fonctionnaient parfaitement.
  • Troisièmement, le trajet retour durait environ 1H30 jusqu’au porte-avions. Ce temps pouvait donc, en fonction de mes interactions avec lui, soit aggraver son état émotionnel, soit l’améliorer.

Au vu de ces 3 points, j’en ai déduit que j’étais en parfaite condition pour alléger la charge émotionnelle et psychologique de l’autre pilote, ce qui est l’élément crucial dans ce type de moment. Le but de ma communication avec lui a donc été de réduire sa charge mentale. J’ai tout de suite dédramatisé la situation en lui expliquant que nous n’avions reçu aucune information du commandement pour savoir si cette fumée était de notre ressort et que, par conséquent, son hypothèse selon laquelle elle était due à une erreur de notre part n’était pas envisageable. Ensuite, je lui ai rappelé que tous nos systèmes de radio et nos équipements fonctionnaient parfaitement, ce qui nous permettrait de finir la mission sereinement. Enfin, j’ai pris le soin de projeter son retour sur le porte-avions avec des actions simples mais positives qu’il allait réaliser comme se reposer, faire du sport, se restaurer. Ma communication positive, centrée sur des éléments factuels et la visualisation d’actions, lui ont permis de se calmer progressivement et finalement d’apponter plus sereinement après 1H30.

Finalement de retour sur le porte-avions, nous avons appris que la fumée qui se dégageait de ce village n’était en aucun cas lié à notre intervention.

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Par rapport à ton expérience, quels conseils peux-tu nous donner face à cette crise du Covid-19 ?

Par rapport à la situation complexe que nous avons traversé et de manière générale, il est important de prendre le recul et le temps nécessaire pour évaluer les situations. Tirer des conclusions hâtives peut nous embarquer nous-même et les équipes dans une spirale négative.
Dans un premier temps, il est crucial que chacun s’auto-analyse personnellement chaque jour, ce qui nécessaire pour savoir comment aborder sa journée. Ainsi, il est possible de fixer des objectifs en cohérence avec son état émotionnel. Si quelqu’un est dans une phase d’instabilité, de doutes, il ne pourra pas atteindre les objectifs fixés et se démotivera très facilement. Il est donc important de travailler par micros objectifs afin d’aller de petites victoires en petites victoires, plutôt que de souhaiter atteindre un grand objectif de manière immédiate, d’échouer et de voir son état émotionnel chuter brutalement. Pour les managers, il est nécessaire de contribuer au bien-être des équipes et surtout de leur montrer qu’on cherche à améliorer leur état et leur condition de manière quotidienne. Ainsi, ils pourront collectivement compter les uns sur les autres et atteindre les objectifs plus facilement.

Un mot pour conclure?

Pour conclure et imager mes propos, nous sommes tous aux commandes de notre réussite et plus globalement de celle de l’entreprise. Ce qui fait la différence entre un bon commandant de bord et un mauvais, c’est sa capacité à arriver à s’auto-analyser lui-même et les membres de son équipe, afin de pouvoir aligner les objectifs avec l’état émotionnel et psychologique des équipes pour atteindre plus rapidement les objectifs.